• 28 janvier 1393 : le Bal des Ardents

    28 janvier 1393 : le Bal des Ardents

     

    Si, d’aventure, vos pas vous mènent dans le Marais parisien, quartier historique par excellence, peut-être aurez-vous la surprise de découvrir, au détour d’une porte cochère, le Village Saint-Paul.  Coincé entre la rue de Rivoli au sud, la rue Saint-Antoine au nord, et les anciennes fortifications de Philippe-Auguste à l’ouest, cet îlot piétonnier est idéal pour se plonger dans l’Histoire de notre capitale.

    C’est ici que fut bâti, durant la seconde moitié du XIVe siècle, l’Hôtel Saint-Pol, résidence royale appartenant à Charles V. Nous sommes en pleine Guerre de Cent Ans (sur laquelle je reviendrai sans doute dans un prochain article), et c’est ici que son fils, futur Charles VI, perdra définitivement la raison, au cours d’une soirée restée dans les mémoires sous le nom de « Bal des Ardents ».

    Pour se remettre en situation, faisons un léger retour en arrière : nous sommes en 1388, la lutte entre la France et l’Angleterre dure depuis un demi-siècle. On ne sait plus vraiment comment tout ça a commencé, mais à ce jour la quasi-totalité des Français est née, vit et mourra dans un pays en guerre. Pourtant, le roi Charles V, que la postérité nommera le Sage, a su regagner de nombreuses terres perdues, et rétablir l’ordre dans le royaume. Seulement voilà : il est mort depuis huit ans, et le jeune Charles VI, son fils, vit sous la régence de ses oncles. Ducs, rivaux, ils vont affaiblir le pays par des luttes intestines et une imposition très lourde. C’est aussi ça, la Guerre de Cent Ans : nul besoin des Anglais, puisque nous parvenons à nous saborder nous mêmes !

    Charles VI

    Mais en 1388, ça suffit : Charles VI a maintenant vingt ans, il convoque le Conseil et renvoie poliment ses oncles. Le pouvoir lui appartient, et la France, dorénavant dominée d’une seule tête, pourra enfin retrouver une cohésion dans la défense contre une Angleterre toujours plus menaçante. Entouré de ses marmousets, Charles VI représente un grand espoir pour ses sujets, qui l’appellent déjà le Bien-Aimé… Mais en perdant la tête, c’est toute la France qui va sombrer dans le chaos.

    Le premier « incident » a lieu le 5 août 1392 en forêt de Longaulnay, aux abords du Mans, alors qu’il se rend en Bretagne pour lutter contre Jean IV (allié des Anglais… et oui, la Bretagne en ce temps-là était une vraie girouette, tirant ses intérêts de l’une ou l’autre puissance, provoquant des divisons internes assez spectaculaires). Alors qu’il arrive, un vieux déguenillé l’apostrophe avec fièvre : « Ne chevauche pas plus en avant, noble roi, tu es trahi ! » Charles VI, perturbé par un tel présage, énervé par la chaleur orageuse de cette journée, s’assoupit néanmoins. Le cliquetis d’une lance, qu’un page laissa négligemment tomber, sera un terrifiant déclencheur : le roi sort de sa torpeur, hurle frénétiquement, croit voir des sauvages et massacre quatre hommes de sa suite avant d’être enfin maîtrisé, tombant inconscient. Deux jours suivront, avant que Charles VI retrouve et sa conscience, et sa raison.

    Le premier coup de folie de Charles VI

    Cette raison semble, un temps, réellement rétablie, et l’épisode du Mans ne semble qu’un mauvais souvenir. Le roi s’est ressaisi, et il est temps que la cour retrouve un peu de plaisir. Cela semble être le cas, notamment avec le remariage de Catherine l’Allemande, demoiselle d’Honneur de sa femme – la reine Isabeau de Bavière. C’est en effet le troisième mariage de cette demoiselle, et comme d’habitude en pareil cas, on (Charles VI, en l’occurrence) décide d’organiser en secret un charivari, sorte de carnaval tapageur pourtant proscrit par l’Eglise… La date du bal est arrêtée : cela se passera le 28 janvier 1393… à l’Hotel Saint-Pol.

    Les festivités se déroulent merveilleusement : musique, rires, banquets, l’insouciance et le bonheur paraissent régner. Dans leur coin, le roi et quatre de ses compagnons préparent le charivari : ils vont se déguiser en sauvages… Ils s’enduisent de poix, de plumes et de poils, et en pleine nuit, alors qu’on éteint les lumières, se glissent dans l’assistance. L’effet est saisissant ! Les voilà qui grognent, crient, sèment la panique dans le mariage, jusqu’à ce que tout le monde se rende enfin compte de la supercherie. Le soulagement et les rires l’emportent ; ce n’est que le roi ! Il est vrai qu’on rit un peu jaune : sa fragilité est bien connue, et l’hallucination de l’année passée reste dans les esprits… Mais c’est la fête, et tout le monde joue le jeu. Seuls le frère du roi et son oncle (respectivement ducs d’Orléans et de Berry), qui arrivent tout juste de la taverne, n’en croient pas leurs yeux : le premier a donc l’excellente idée de saisir une torche et de l’approcher des sauvages pour mieux les voir. L’effet est immédiat : la poix prend feu, et les cinq compagnons sont aussitôt transformés en torches vivantes.

    La tante du roi se précipite sur lui et le couvre de sa robe, étouffant les flammes. Les quatre autres n’ont pas cette chances : enchaînés les uns aux autres (on remarquera le sens du détail dans les costumes), ils ne peuvent se dépêtrer de leurs liens et se consument, sous les regards horrifiés de l’assistance, pendant une demi-heure. Il leur faudra trois jours de plus pour expirer, au terme d’une agonie qu’on devine atroce.

      

    Cette tragique soirée, connue depuis comme le « Bal des Ardents », aura raison de la santé mentale du roi, qui sombrera définitivement dans la folie. Les rares périodes de rémission lui permettront de gouverner par intermittence, mais les rênes reviennent à nouveau aux ducs, qui s’emploieront à faire sombrer le royaume dans l’anarchie en luttant pour le pouvoir. Et, peu de temps après, l’Hotel Saint-Pol fut rasé, afin que cet endroit maudit disparaisse à jamais des mémoires.

      

    http://carrefourdelobelisque.wordpress.com/2011/03/09/28-janvier-1393-le-bal-des-ardents/

      

     

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