• Un Allemand se souvient de son 6 juin 1944

    Aujourd'hui, il vit à Ouistreham. En juin 1944, il luttait contre les Alliés dans le bocage. C'était, se rappelle-t-il, "Stalingrad en Normandie".

     

    Pendant cinquante ans, Johannes Börner a fait des cauchemars. "Je voyais les Américains arriver, je faisais des bonds dans le lit et je me battais", dit-il en mimant la scène. "Après toutes ces nuits où il m'a prise pour l'ennemi, j'ai de la veine d'être encore là", sourit sa femme. En 1994, Johannes a commencé à raconter son histoire. A mesure que sa vie est devenue récit, elle a cessé de le hanter la nuit.

     

    Vétéran de la bataille de Normandie, Johannes est, à 84 ans, le dernier survivant de sa compagnie. "Déjà, à la fin de l'été 1944, nous n'étions plus que 9 sur 120", se rappelle-t-il. Pour lui, la guerre démarre en 1943, il a 17 ans. Mécanicien dans une usine d'aviation de Leipzig, il est enrôlé dans la Luftwaffe. Fier d'appartenir à "la grande nation qui conquiert le monde", il est envoyé en Tchécoslovaquie, puis en France. "On menait des actions contre les terroristes ; enfin, ceux que vous appeliez les résistants." Un soir de janvier 1944, un officier réduit son destin à une alternative : le front russe ou les paras. Tout sauf la Russie. Il est incorporé dans la 3e division parachutiste, à Landerneau (Finistère). Il reçoit un pistolet-mitrailleur, une ceinture de grenades et un couteau.

     

    Le 6 juin à l'aube, il est réveillé en catastrophe. Sa mission : rejoindre les troupes postées en Normandie, de nuit pour éviter les bombardements. Il faudra cinq jours à sa compagnie pour atteindre les ruines de Saint-Lô, dans la Manche - 350 kilomètres à pied! Il se souvient des cadavres pendus à l'entrée de villages où des SS avaient précédé son unité. Il revoit son premier camarade fauché. "La moitié de son visage était couverte de sang. Mais en tombant, il a réussi à crier 'Heil Hitler!' On était vraiment fanatiques..."

     

    Le jour, la nuit, les attaques sont incessantes. Le front est flou et l'ennemi partout. Johannes n'a aucune idée de la stratégie d'ensemble de ses supérieurs. "On se battait, c'est tout. On n'avait pas le temps d'avoir peur, et puis on avait appris à obéir dès notre plus jeune âge." Les Jeunesses hitlériennes lui ont inculqué la discipline et le culte du chef. L'amour de la guerre, aussi. Dans le bourbier normand, il lui est arrivé de repenser à toutes ces manoeuvres effectuées chaque samedi de son enfance dans la forêt de Connewitz, près de Leipzig, en short noir et chemise brune.

     

    "Je ne voyais rien mais je n'arrêtais jamais de tirer"

     

    Saint-Lô tombe le 17 juillet. Johannes chaparde des pommes dans les vergers, des oeufs dans les fermes. Son uniforme est boueux, sa tête couverte de poux. Son unité progresse tant bien que mal, haie après haie. Jusqu'au piège: l'encerclement dans la poche de Falaise (Calvados), à la mi-août. Les bombes pleuvent, les tirs d'artillerie fusent. Des jambes arrachées s'envolent. Des têtes roulent. "Je tire, je tire, je tire, je ne vois rien mais je n'arrête jamais de tirer. C'est Stalingrad en Normandie."

     

    A mesure que l'étau se resserre, un cache-cache chaotique s'improvise dans les fourrés. "Il y avait des chars tout autour. Un homme ne serait pas passé." Comme les autres, Johannes tente pourtant de fuir. Le 21 août, à 10 h 30, le caporal Börner est intercepté à Saint-Lambert-sur-Dive par l'escadron canadien du major Currie.

     

    Il est conduit au camp d'Audrieu, près de Bayeux, sous commandement anglais. Même enfermé, l'idée que le IIIe Reich puisse perdre la guerre lui est inconcevable. "On pensait qu'on pourrait s'évader et reprendre les armes..." Il est bien traité: du pain blanc, du linge propre et 60 cigarettes par semaine. En septembre 1945, il est transféré dans un camp français. Changement de standing: "On a presque crevé de faim."

     

    Libéré en 1948, Johannes rentre à Leipzig ; peu séduit par le joug soviétique, il décide de revenir en France malgré les "Sale boche!" qui fusent. Après une lente "dénazification mentale" et un coup de foudre pour Annie Cordy, il épouse Thérèse, une Française, et ouvre un restaurant à Ouistreham. Cette histoire-là n'a jamais généré de cauchemar.

     

     

    Un Allemand se souvient de son 6 juin 1944

    Par Mathieu DESLANDES

    Le Journal du Dimanche

    Mardi 02 Juin 2009

    http://www.lejdd.fr/cmc/societe/200923/un-allemand-se-souvient-de-son-6-juin-1944_213266.html

     sources : Un Allemand se souvient de son 6 juin 1944   

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