• L'Histoire du Diamant du tsar Nicolas II... retrouvé à Genève...

     
       
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    histoire

    Moi, diamant du tsar Nicolas II, échoué à Genève

    Un diamantaire genevois a acquis un solitaire ayant appartenu au dernier tsar de Russie. Récit du périple d'une pierre précieuse.

    Par Laure Lugon Zugravu - Bilan No.21 - 04.12.2009

     

    Si les cailloux sont doués de mémoire, il semble que la mienne vaille le récit. C'est à tout le moins le point de vue de l'homme qui m'acquit le dernier: un diamantaire genevois dont l'originalité la moindre tient au fait qu'il se considère dépositaire de mon histoire davantage qu'heureux propriétaire d'une chose de prix. On peut le croire. Sa discrétion m'a soustrait à la concupiscence des temps, sa poésie a rehaussé mon éclat d'origine. En un coup d'oeil, il avait deviné dans les miroitements pétrolés et bleuâtres de mes facettes la signature des terres de Golconde.C'est en effet aux alentours de ce fort anglais de l'Andhra Pradesh, en Inde, seule source au monde de diamant jusqu'au XIXe siècle, que je naquis, vive fulgurance dans la roche noire.

    Des mains d'un paysan misérable, je passai à celles d'un soldat de garnison, puis à celles des trésoriers de l'Empire britannique. J'aurais pu finir serti sur la couronne de Sa Très Gracieuse Majesté, le sort me jeta dans le coffre des Romanov. C'était aux alentours de 1860, s'il m'en souvient bien, que m'acheta l'empereur Alexandre II Nicolaïévitch. A sa mort, je revins à son fils Nicolas II, dernier tsar de toutes les Russies, assassiné en 1918 par les bolcheviks.Il devait être écrit que je ne resterais pas aux mains des grands de ce monde, leur préférant ses valets.

    Nicolas II ne tenait de son père ni la stature, plantureuse, ni le style, autoritaire. Il en souffrait. Aussi avait-il fait appel à un tailleur autrichien pour donner à sa silhouette un peu de l'envergure dont elle manquait, pour tenter de réduire le fossé entre l'ogre de père et le danseur de fils - le tsarévitch valsait comme un dieu. Je ne sais si ce couturier réussit ou échoua dans sa tâche à «relooker» Nicolas II, diraient vos contemporains. Probablement, puisque l'empereur m'offrit un jour à celui-ci. Pour un tsar, fût-il sentimental, je n'étais que de la poussière de gilet.

    De pierre précieuse à caillou du chagrin

    Va donc pour la poche du tailleur viennois où je m'encanaillais désormais avec de la menue passementerie. Permettez que je taise le nom du tailleur, par égard à feu son épouse qu'il fit passablement pleurer. Car l'Autrichien, lors de ses nombreux séjours à Saint-Pétersbourg, succomba aux charmes d'une belle Russe aux yeux gris. Elle lui fit perdre la tête et le sens des responsabilités, encore que certains pourraient en disconvenir, puisqu'en quittant son épouse et ses enfants, il leur laissa tout de même une poire pour la soif, votre serviteur.

    Et c'est ainsi que de précieuse je devins la pierre du chagrin, cristallisant dans la brillance contrastée de mes brisures l'amour adultère des lointaines Russies et la douleur d'une femme qui aurait préféré l'homme au diamant.Ma disgrâce dura un siècle, même si, pierre éternelle, j'avais le temps. Elle se transmit de l'épouse éplorée à la fille, puis à la petite-fille. Même taillé à la mode fin XXle, je n'ornai le doigt d'aucune de ces dames, persuadées que mon éclat n'apportait que malheur à celles qui s'en approcheraient. J'avais passé des millions d'années dans les terres volcaniques, je pouvais bien durer dans la poussière d'un tiroir parmi des bijoux de pacotille.

    Jusqu'à il y a dix ans, lorsque la petite-fille du tailleur, établie à Genève, contacta un gemmologue pour évaluer la succession familiale. Je me souviens comme si c'était hier du regard du bonhomme derrière sa loupe: sa joie n'était pas raison de ma valeur vénale, 5,26 carats, 60 000 francs, elle était la marque d'un pur plaisir d'esthète. Je me souviens tout aussi distinctement de ses mots: «Madame, cette pierre est immensément belle. Je ne vous fais pas payer cette expertise, en échange de quoi vous vous engagez à me contacter si vous décidez un jour de la vendre.»

    La dame lui conta mon histoire, son romantisme fit le reste. De moi, il devait dire que je suis plusieurs fois beau, à la croisée des destins et des époques. C'est de ces histoires plurielles qu'il m'investit: Golconde la colline mythique, la dynastie russe exécutée, la fragilité des grands, la souffrance des simples, la pierre de légende investie d'une humanité chancelante. «Ce caillou a un charme absolu, et Dieu sait si ma femme le porte bien».Car neuf ans après l'expertise, alors que je sommeillais toujours dans la naphtaline des descendants du tailleur, la vieille dame tint parole et appela mon diamantaire. Elle dit: «Ça va m'aider à payer mes impôts.» De ce contraste entre prosaïsme de la vendeuse et poésie du diamant solitaire, mon nouveau propriétaire s'amuse encore. Si les cailloux sont doués de mémoire, c'est cet homme qui m'aura donné la parole.


    Crédit photo:D.R.

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