• LA FEMME A LA CONQUETE DU PANTALON

     

    BATAILLE POUR LA CULOTTE (1880-1940)

    « Une femme ne portera pas un habit d'homme, et un homme ne se vêtira pas d'un vêtement de femme, car quiconque fait cela est en abomination à l'Éternel. » Deutéronome (22,5)

     

    Depuis le milieu du XIVe siècle, le dimorphisme sexuel s’était fixé dans l’opposition entre robe longue pour les femmes, et costume ajusté aux jambes pour les hommes. L’interdit du travestissement avait tant imprégné la morale publique que, lorsque les révolutionnaires de l’an II proclamèrent la liberté des accoutrements, ils y posèrent cette unique réserve.

    Au siècle du code napoléon plus que jamais, adopter le vêtement masculin devint pour les femmes une revendication des libertés que la société leur refuse. Depuis l’ordonnance du 16 brumaire an IX, usurper l’habit d’homme était un délit. On accordait toutefois quelques dérogations aux femmes à barbe que cela garantissait des curiosités trop pressantes ou à celles qui exerçaient des professions masculines. Au nombre des bénéficiaires on compte George Sand, Rosa Bonheur et Sophie Foucault[1], exceptions d’autant plus célèbres qu’elles furent rares.


    Dans les années 1880, Redfern lança le costume tailleur. Auparavant, commander à un tailleur une veste et une jupe assorties, dans un tissu pour homme, cela ne se faisait que pour les tenues d’amazones. Cette version piétonne traduit une conception britannique du chic : pratique et démocratique. Sa sévérité pouvant difficilement être taxée d’immoralité, il fut facilement accepté.

    L’appropriation d’une veste ou d’un chapeau n’a jamais troublé sérieusement l’ordre public. Mais on refusait farouchement aux suffragettes qu’elles puissent ‘porter la culotte’.

    Pour rendre le falzar moins subversif, il leur fallut trouver des modèles moins virils. Souvent, à l’exemple de Georges Sand, les usurpatrices choisissaient donc les pantalons des jeunes gens plutôt que des vrais hommes. Colette bien avant d’oser le costume trois pièces, s’était attifée en petit matelot dès les années 1890, à l’instar d’un petit garçon. Ce n’était pas seulement plus seyant ou d’une ambiguïté plus crédible, c’était moins choquant pour l’ordre social.

     

    Depuis la fin du XVIIIe siècle, le costume d’enfant combinait une robe courte et un pantalon. Avec la caution des hygiénistes, le pantalon des fillettes s’était imposé comme dessous féminin contre les courants d’air sous la crinoline. Mais ces caleçons de toile étaient indicibles et à plus forte raison invisible chez la femme adulte. Dans les années 1850, la proposition d’Amelia Bloomer[2]de raccourcir la jupe sur des culottes bouffantes fit grand bruit. Mais elle n’eut de succès qu’en tant que sujet de plaisanterie. Ce qui lui manquait, c’était une justification pratique. Elle ne vint que 30 ans plus tard, avec l’essor du cyclisme[3]. Ces pédaleuses culottées poussèrent l’impudence jusqu'à renoncer à la jupe qui se prenait dans les rayons de leur infernale machine.


    En 1892, Emile Loubet, Ministre de l’intérieur et président du conseil, dut concéder qu’à cheval ou à vélo, ce ne soit plus un délit. Il espérait préserver les piétonnes de cette pantalomanie. En vain ! Le préfet Lépine réitère par l’arrêté du 27 janvier 1909. Mais aucune de ces mesures plus dissuasives que répressives ne réussit à entraver la marche du bénard, qui était celle du siècle nouveau. Lépine avait beau soutenir qu’«Il faut refuser aux femmes le port du pantalon. Elles perdraient tout attrait sexuel aux yeux des hommes.» L’idéal féminin évoluait. A la femme alanguie, on commençait à préférer la jeune fille sportive.

    Pis ! Béchoff-David et Poiret acclimataient le saroual à la vie élégante. La parisienne portait un trotteur zouave le jour, devenait odalisque avec un pantalon de harem le soir. La guerre de 14-18 popularisa le phénomène. De nombreuses femmes devant travailler pour remplacer les hommes, on dut admettre qu’il était plus commode de le faire en pantalon.


    Après la grande guerre, plus rien ne pouvait être comme avant. Pyjama de plage (voire short à partir de 1935) sur les planches de Deauville, pyjama du soir au Casino de Juan les Pins, Norvégien sur les pistes de Megève : les lieux de villégiature étaient des territoires conquis aux avatars du grimpant. De là, son style sportif et décontracté marcha à la conquête des villes. L’unique réserve, c’était que ce ne soit pas un pantalon masculin. En 1931, Marlène Dietrich, habillée en homme, se fit expulser de Paris au nom de réglementations obsolètes. Ce fut un tollé pour les forces de l’ordre et une publicité gratuite pour l’actrice. Puis vint la guerre de 40, l'occupation et ses restrictions. Pour beaucoup de femmes, la bicyclette étant alors le seul moyen de transport disponible, les grincheux durent admettre qu'elles le fassent en pantalon. Mais en 2010, l’ordonnance du 16 brumaire an IX n’a toujours pas été abrogée. Ce qui permet aux forces de l’ordre de verbaliser doublement au bois de Boulogne, pour racolage et travestissement…


    Erwan de Fligué (Falbalas)


    [1]Cette dernière s’était fait embaucher comme ouvrier typographe, habillée en homme pour bénéficier du même salaire que ses confrères masculin. Elle fit batir à Clichy un lotissement de baraques pour les chiffoniers connue sous le nom de ‘cité de la femme en culotte’.

    [2] Mme Bloomer n’a pas inventé le costume culotté auquel son nom est resté ataché. Les premières à l’avoir adopté semblent avoir été les sufragettes Libby Miller et Elisabeth Cady Stanton, puis l'actrice Fanny Kemble. Mais Mme Bloomer est celle qui l’a fait connaitre par plusieurs articles dans le Lily, le journal de la ligue de tempérance qu’elle animait, ce périodique étant devenu la tribune des féministes américaines.

    [3] dans la vidéo de costumes de sports de mon article précédent, vous verez un exemple de culotte cycliste vers 1895, ainsi qu’un pantalon de ski vers 1935.

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