• La Prostitution au XVIIIè siècle...

    Étienne Jeaurat, Le transport des filles de joie de l'Hôpital, 1755, musée Carnavalet

    Du XVIIe au XIXe siècle, la période moderne est marquée par la volonté de lutter contre la prostitution. Parfois les mesures visent son éradication, par l’emprisonnement ou le bannissement. Mais beaucoup de ces mesures sont assez vite oubliées ou pas du tout appliquées. Certains comportements sont nouveaux : des asiles s’ouvrent pour les femmes repenties, que vont bientôt rejoindre celles que l’on considère comme risquant de tomber dans la prostitution parce que pauvres et célibataires. Des ordonnances précisaient même de n’admettre que les jolies filles, les laides « n’ayant pas à craindre pour leur honneur ». L’Angleterre, puis l’Espagne, créent de tels établissements. En 1658, Louis XIV ordonne d’emprisonner à la Salpêtrière toutes les femmes coupables de prostitution, fornication ou adultère, jusqu’à ce que les prêtres ou les religieuses responsables estiment qu’elles se sont repenties et ont changé.

    C’est alors la première fois en Europe que la prison sert de punition : elle ne servait auparavant que pour garder les accusés jusqu’à leur procès ou les condamnés jusqu’à leur départ pour l’exil ou le bagne.

    L’Angleterre commence à déporter aux Antilles les filles des maisons fermées : elles sont 400 après la fermeture des maisons de Londres en 1650 ; on estime à 10 000 celles qui rejoignent de force l’Amérique de 1700 à 1780. L’aristocratie européenne semble particulièrement violente dans sa façon de vivre la sexualité et, contrairement au Moyen Âge, on a pour ces siècles des récits de brutalité dans les établissements où orgies, coups, flagellation, débauche de mineurs sont courants.

      

    La société dans son ensemble est caractérisée par la violence sexuelle et, dans les campagnes comme dans les villes, des bandes organisées attaquent les femmes isolées pour des viols collectifs accompagnés de sévices.


    Dans les Pays-Bas autrichiens, l'Église prend une place plus importante dans la vie sociale et tend à réprimer ceux qui agissent à l'encontre de la morale. Contrairement à aujourd'hui, la prostitution concernait essentiellement les femmes qui se produisaient en public devant des hommes, avec ou sans rapport sexuel. Il est important de re­marquer que la notion d'argent n'a pas de sens pour donner une définition de la prostitution aux Temps Modernes, les rapports étant soit gratuits, soit rétribués. La prostitution était avant tout un crime contre la morale.

      

     Bien qu'au Moyen Âge les autorités ferment les yeux sur cette pratique, elles tentèrent de la canaliser avec des mesures et dans des endroits bien délimités tout au long des XVe et XVIIIe siècles. Il faut remarquer que les mesures deviennent beaucoup plus sévères à partir du XVIIe siècle. Selon les historiens Jos Monballyu et Nanouche Heeren, cela est dû à « (...) l'em­bourgeoisement, et la pudibonderie qui l'accompagne (...) ». À Bruxelles, jusqu'à la fin du XVIe siècle, la prostitution se déroulait plus ou moins librement dans plusieurs quartiers.

      

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    Toutefois, les autorités de la ville ont été obligées de la limiter à deux rues et à interdire le racolage tant le phéno­mène avait pris de l'ampleur. Les prostituées qui ne respectaient pas ces règles étaient emprison­nées, placées sur l'échafaud, flagellées ou encore bannies, ce qui est général dans la plupart des villes des Pays-Bas. L'humiliation était pour les échevins un moyen efficace pour lutter contre ces infamies. Cependant, les résultats étaient plus que médiocres.

      

    Les femmes bannies revenaient par une autre porte et celles qui n'avaient plus d'honneur n'accordaient aucune importance à l'humilia­tion. Le même sort était réservé aux tenanciers de bordel, même si ceux-ci devaient également ré­gler une amende. C'est pourquoi la ville de Bruxelles créa au milieu du XVIIe siècle une « Cruysca­pelle » destinée à enfermer les femmes de mœurs légères.

     La pratique selon laquelle il fallait en­fermer les prostituées dans une cage sur la place publique pour que les passants la fassent tourner, comme c'est le cas à Amsterdam, a vite été rejetée par le magistrat de la ville parce qu'ils trouvaient cette mesure trop indécente, non pas pour la prostituée enfermée, mais pour l'ordre public troublé dû au comportement de celles-ci après ce châtiment2.

    Le rôle joué par l'Église et particulièrement ambigu. D'une part, et ce, depuis Saint-Au­gustin, elle voit la prostitution comme un mal inévitable qu'on ne peut enlever d'une société sous peine d'avoir d'autres maux. D'autre part, par son obligation morale, elle réprime à l'aide de ses tri­bunaux ecclésiastiques non pas les prostituées, mais les tenanciers et autres entremetteurs au nom de la morale conjugale.

      

     Dans l'archevêché de Malines, dont dépend notamment la ville de Bruxelles, l'archevêque avait également le droit de bannir des habitants, ce qu'il fit à plusieurs re­prises lorsque le proxénétisme se faisait trop bruyant et dérangeant dans un quartier.

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    Cependant, nous remarquons que les différentes autorités restaient très laxistes par rapport aux nombreuses plaintes déposées par les curés des paroisses de la capitale, surtout par ceux du Finistère, leur de­mande n'ayant pas été suivie parce qu'elle était exagérée et parce que la prostitution était jugée comme un mal nécessaire.

    Il y a trois types de prostituées à mettre en évidence. Tout d'abord, il y a les courtisanes qui travaillent à leur compte et qui s'occupent d'une clientèle exclusivement riche. Ensuite, il y a les prostituées qui travaillaient dans les bordels. Elles louaient une chambre aux tenanciers, souvent un couple, qui s'occupaient alors de la nourrir et de la loger contre le don de son corps. Souvent, le mari s'occupait de l'auberge pendant que la femme préparait les chambres et les prostituées.

      

    La te­nancière était souvent une ancienne prostituée qui était trop âgée pour exercer son métier. Elle et son mari profitaient également de leurs enfants pour les faire travailler au bordel pour n'importe quelle tâche5. Le troisième groupe est celui des femmes qui travaillaient dans la rue. Il s'agissait souvent soit de femmes pauvres atteintes dans la plupart des cas de maladies vénériennes qui cherchaient un deuxième salaire, soit de femmes cherchant à voler les clients.

      

     Contrairement au premier groupe, elles étaient exploitées par un proxénète à qui elles étaient soumises. Quand les bordels étaient pleins de clients, les tenanciers descendaient parfois dans la rue afin de prendre celles qui se trouvaient dans les parages6.

    Le nombre croissant de prostituées est probablement dû à l'appauvrissement de la popula­tion. À Bruxelles, la prostitution était une alternative pour les chômeuses, mais aussi pour celles qui vivaient de métiers du textile parce que ces industries sont en recul perpétuel à partir du XVIIIe siècle.

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    Vient en plus s'ajouter le chiffre des femmes de la campagne qui viennent en ville dans l'espoir de s'extirper de leur vie très précaire7. Toutefois, nous remarquons que la plupart des prosti­tuées qui travaillent à Bruxelles sont originaires de la ville. Même s'il y a plus d'arrestations d'étran­gères, ça ne veut pas dire qu'il y a plus de femmes qui viennent de l'extérieur de la ville, mais plutôt que la police est plus sévère avec celles-ci puisqu'elles nuisent à l'image et à l'ordre public, mais surtout parce que la capitale est en proie à un nombre croissant de prostituées venues de toutes les provinces.

      

    De plus, ces femmes viennent à Bruxelles pour fuir leur misère et ne connaissent pas spécialement les coutumes locales, ce qui fait qu'en plus de vivre misérablement, elles sont difficiles à gérer quant aux lieux qu'elles fréquentent ou encore dans la manière d'accoster les passants.

     

    La clientèle des bordels était très diversifiée. Toutes les couches sociales, des maçons aux personnes de bonne famille, les côtoyaient, aussi bien les hommes mariés que les jeunes céliba­taires. Les entremetteuses jouaient de tout leur art pour emmener ces hommes dans les endroits de luxures.

    Certaines allaient même jusqu'à voler le chapeau de leur victime pour l'obliger à entrer dans les auberges et ainsi profiter de son argent grâce à des paroles et des gestes affriolants9.

    Les filles publiques sont réprimées de la même façon que les autres vagabonds ou malfai­teurs de la société de l'Ancien Régime. C'est-à-dire, d'une part, qu'elles bénéficieront de traitement de faveur si elles sont de bonne famille et d'autre part que leur peine sera plus lourde si elles viennent de couches plus basses de la société.

      

    Dans le premier cas les prostituées seront plutôt internées dans des couvents, dans l'autre elles seront humiliées sur la place publique pour être ensuite soit incarcérées, soit bannies10.

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    Dans le cas de la ville de Bruxelles, l'ordonnance de Marie-Élisabeth datée du 18 août 1732 nous donne une idée de cette pratique. L'amman11 de Bruxelles, le baron de Reynegom, avait fait la requête au Conseil Privé de châtier les prostituées comme c'était le cas en Hollande. Il fallait les enfermer dans une cage et les faire tourner devant la foule. Mais ceci est refusé par la gouvernante parce que trop inutile.

      

    C'est pourquoi elle ordonna que les filles de débauche soient exposées à la honte publique, attachées à un poteau sur un échafaud avec un collier de fer, tenant un écriteau qui expose le crime commis. Cette forme de répression est fortement semblable à celle utilisée pour les vagabonds.

      

    L'ordonnance stimule un autre châtiment pour les filles de bonne famille qui sont privilégiées. Elles seront enfermées dans une sorte de couvent, la maison Sainte-Croix ou « Cruyshuys », à l'abri des regards, afin de ne pas porter atteinte au renom de leur famille12.

    Nous voyons donc une collaboration accrue entre l'État, les villes et les autorités religieuses pour lutter contre la prostitution durant tout le XVIIIe siècle. Mais ce phénomène n'est pas significa­tif de la période entière. En effet, d'après Josef de Brouwer, le XVIIIe siècle est fortement marqué par des régimes « anticléricaux », où l'image du roi comme défenseur de l'Église est « marchandée » contre une diminution du pouvoir ecclésiastique au profit du souverain.

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    Ainsi, Charles VI interdit aux évêchés dès 1723 d'exercer un pouvoir temporel. Cette tendance ne cesse de s'accroître durant toute la période autrichienne et atteint son paroxysme avec le règne de Joseph II qui accapare tous les biens et pouvoirs de l'Église. Le droit du souverain prend le pas sur l'autorité ecclésiastique et sur celle des villes.

      

     Ces derniers jalousent donc toutes ces pertes de terrain et s'efforcent donc de garder et d'exercer les maigres privilèges qui leur restent, entraînant donc des rivalités entre eux.

    Dans cette ordonnance nous constatons également que l'image de la prostituée s'est forte­ment dégradée durant tous les Temps Modernes.

      

    En effet, alors qu'au Moyen Âge elles étaient res­pectées si elles se conduisaient comme des femmes respectables, l'autorité de plus en plus impor­tante accordée au pouvoir central jusqu'au XVIIIe siècle entraîne une vision de la prostituée comme criminelle coupable de désordre dans l'ordre public, elle est humiliée et jugée par toute la société.

      

     La prostitution devient donc un phénomène marginal qu'il faut cacher aux yeux de tous14. Cepen­dant, vers la fin du XVIIIe siècle, les élites se sensibilisent à ce problème et s'en créent une véritable admiration de libertinage et de plaisir, ce qui conférera à la société du XIXe siècle un double regard contradictoire sur la prostitution15.

    Cette volonté de cadrer et de réprimer les prostituées est due notamment à la peur que la dé­bauche entraîne. En effet, le magistrat urbain tout comme les religieux ont une peur exacerbée du péché, dont la sexualité est l'un des plus importants16. Ils voyaient dans le plaisir de la chair un re­tour à la bestialité tant haïe par les modernes, que la relation soit conjugale ou extra-conjugale.

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    Commettre ce péché est directement synonyme de descente en Enfer. Le corps de la femme fait donc peur, c'est un « agent de Satan » qui pousse au péché. La femme est dangereuse pour l'homme, elle éveille en lui des sentiments ambigus, entre admiration et répulsion. Elle est mystérieuse et cache ses secrets à l'abri et les met en œuvre pour faire ce dont elle a envie17. D'un côté, depuis l'antiquité, l'homme voit la femme à l'image d'une Nature qui enfante et protège ses petits.

      

    Mais peu à peu avec l'avènement de la science, les scientifiques découvrent une Nature qui peut détruire, qui peut être sauvage. La femme est donc diabolisée à l'image de la Nature dont on a peur18. Les femmes du peuple sont décrites comme proche de l'animal en mettant en valeur le côté violent et impulsif.

      

    Nous le voyons donc, la société est très influencée par la religion catholique. Cependant, celle-ci ne fait pas que rejeter la sexualité. Il est normal que les couples aient une vie sexuelle, en y incorporant même du plaisir. Mais elle doit rester mesurée et ne pas être excessive, tant par l'activité que par les différentes positions.

      

    C'est donc l'excès qui est condamné, pas les relations sexuelles normales au sein d'un couple. Ajoutons que l'adultère, même s'il s'agit d'un affront à la morale so­ciale, est bien plus fréquent chez les hommes que chez les femmes bien que certains théologiens comme François de Sale trouvent ça anormal que l'homme empêche son épouse de le tromper or que lui n'hésite pas à le faire.

      

    Outre les contraintes institutionnelles qu'elle impose, le caractère « décadent » de la sexualité est également ancrée dans les mœurs. La décence est le mot d'or de la société moderne. L'historien Marcel Bernos met en valeur le fait qu'il ne faut pas voir des aspects exclusivement négatifs de ces règles. Elles ont, selon lui, contribué à mettre fin aux mariages des filles trop jeunes qui étaient à peine pubères.


    À la veille de la Révolution française, on évalue à 30 000 les simples prostituées de Paris et à 10 000 les prostituées de luxe ; à Londres, elles seraient 50 000, ce qui est une preuve de l’échec des mesures de répression.

      

      

    Source : http://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_de_la_prostitution

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