• LE FILS ERRANT

    LE FILS ERRANT

      

      

      

      

    article de  PERRIGNON Judith

    Il est le fils de la lumière et de l'ombre. La lumière, sa mère, s'est éteinte à Ibiza il y a treize ans, tombée de bicyclette. L'ombre est restée dans l'ombre. Depuis, Ari est dans le noir. Il voudrait partir au soleil. Il a 38 ans, pas d'argent, et la gueule de l'ombre. La même belle gueule, mais plus pauvre et plus marquée. Il a posé un cendrier au coin du lit. Tout se superpose dans ce petit appartement lézardé derrière la gare du Nord, qui abrite quelques-uns de ses paquetages, mais qui n'est pas le sien. Il vient d'écrire un livre, dont il espère qu'il assurera la pension complète à l'auberge de la fuite. Ça commence par l'unique nuit d'amour de l'ombre et de la lumière.

    C'est ainsi qu'il voit ses parents. Ce n'est pas toujours ainsi qu'ils vivaient. Lumineuse Nico, superbe top-model devenue chanteuse, fille en blanc parmi les gars en noir du Velvet Underground, égérie d'Andy Warhol... Elle n'élèvera pas son fils, sera l'éclipse de son enfance, mère soumise aux noirs commandements de la drogue. Obscur Alain Delon, étoile du cinéma, père maintes fois raconté et qui, toujours, a nié. Tout le monde l'a désigné ce père, jusqu'à sa propre mère, remariée Boulogne, qui fit d'Ari son petit-fils, le coucha dans le lit de ce fils qu'elle ne voyait plus qu'à la télé, et le fit même adopter par son mari.

    Au chauffeur de taxi, comme au client du troquet qui régulièrement ne peut s'empêcher d'affirmer sans même l'interroger, «Vous, vous êtes le fils d'Alain Delon», Ari Boulogne répond toujours: «oui.» Il ne formule dans son livre (1) ni reproches ni ultimatum, il les laisse à d'autres, et dit simplement «mon père». Il reconnaît avoir adouci quelques passages, à la demande de l'éditeur qui sait que les avocats de l'acteur sont prêts à mordre: «Le livre ne lui est pas adressé. Moi, je ne revendique rien, je ne demande rien. Mais qu'il ne m'accuse pas d'être un imposteur. Car dans ce cas-là qu'il prouve que je ne suis pas son fils, qu'il fasse un test sanguin.»

      

     

    Il est l'enfant de l'underground. Il en reste des photos et des souvenirs capturés au gré des passages de sa mère. Le petit blondinet qui sautait sur les genoux d'Andy Warhol ou de Lou Reed. Le gamin qui adoucissait le regard de la police, lorsqu'elle faisait ses descentes à la recherche de la drogue. Celui encore qui s'est promené au jardin du Luxembourg en jouant avec les boucles de Bob Dylan qui l'avait pris sur ses épaules. Celui aussi qui traverse les films de Philippe Garrel. «J'ai choisi le camp de ma mère», dit-il. Ce n'est qu'à l'adolescence qu'il la retrouve vraiment, durablement. «Ambiance mortifère.» Vie faussement bohème, arrimée à la drogue. Ari plonge. Nico chante, Nico voyage, Nico sombre et puis Ari suit, enfile sa veste pour trouver rapidement de quoi la soulager. Ari dort tantôt chez les uns tantôt chez les autres, tantôt piaule glauque tantôt grand hôtel, laisse faire les aiguilles du tatouage au coin de ses yeux bleus, s'initie à la photo avec de grands noms.

      

    Tout l'argent part en poudre. La mort de sa mère en 1988 l'emmène jusqu'au fond. Nuits de SDF new-yorkais, crack, hôpitaux service psychiatrie, électrochocs, neuroleptiques. «J'ai fait ma dernière cure de désintoxication en 1993, c'était la bonne», dit-il. Ses nerfs semblent toujours à vif. Animal blessé, qui dilue son anxiété dans l'agressivité. A côté du lit, sous la soie noire, un coffre renferme l'orgue de Nico, «Elle nous écoute. La boîte est vivante. Ça tape parfois comme un coeur qui bat». Sa mère était son rêve impossible, son père un mur, ils fabriquèrent un gamin en état de manque.

      

    Il eut de brèves rencontres avec Alain Delon. Forcément, puisqu'il est de la famille. Il a grandi à Bourg-la-Reine, passant et repassant derrière le comptoir du magasin de cadeaux de la grand-mère Boulogne, tout en rêvant de la planète pop de sa mère. Le plus important de leurs rares échanges se passe en 1986. Tombé par hasard l'un sur l'autre chez la grand-mère malade, Alain Delon emmène Ari à la station de métro la plus proche. Intérieur de la BMW: «Alain Delon, une main sur le volant, l'autre me tapotant l'épaule, me tient ce discours: "T'es mon pote, toi, t'es mon pote. Mais je vais te dire un truc, tu n'as pas mes yeux, tu n'as pas mes cheveux. Tu n'es pas mon fils, tu ne seras jamais mon fils. Je n'ai couché avec ta mère qu'une seule fois."»

    Ari a mis beaucoup de temps à comprendre ce qu'il y avait d'étouffant dans le souci de sa grand-mère à vouloir tout redresser de son enfance tordue. A vouloir effacer Nico, «la mauvaise mère». Elle vivait dans le souvenir de l'attention qu'elle n'avait pas eue pour son propre fils, gamin solitaire qu'elle regardait désormais à la télé en s'écriant: «Mon dieu, il a de ces valoches sous les yeux.» Alain Delon n'a pas connu son père, parti refaire sa vie à deux pas dans la même banlieue, alors qu'il avait 4 ans. «Je l'ai vu, moi, attendre son bus devant le magasin de cadeaux, on m'a dit que c'était lui», se souvient Ari. Comme Delon, Ari a connu, de longues années, la discipline coupante du pensionnat catholique. Comme Ari, Delon connaît la recherche intérieure en paternité. «J'ai même appris récemment qu'il avait vécu dans une famille d'accueil, des gardiens de la prison de Fresnes, et qu'il jouait dans l'enceinte de la prison, je l'ai lu sur le site Internet Alain Delon», dit Ari.

    Mais les gosses perdus ne se recherchent pas forcément. Une fois, Serge Gainsbourg, qui avait pris Ari sous son aile, le présenta à Antony, le fils d'Alain Delon, plus jeune de deux ans. Conclusion: «Mentalement, Antony ne semblait pas moins largué que moi, mais sa version du film filial était celle d'un gosse de riche. Il ne pouvait se rendre compte à quel point ses ressentiments à l'égard de son père, ou leurs déboires, ont pu m'apparaître comme un luxe.»

    Le téléphone sonne, c'est sa tante, autre actrice du film filial, demi-soeur de Delon, un peu mère d'Ari, «le livre est sorti», lui dit-il. Sa compagne, Véronique, qui l'a aidé à écrire et avec laquelle il veut partir, est allée déposer leur enfant à la crèche. Charles est né au mois de mars 1999. «Je n'allais pas lui léguer une histoire sans nom. J'allais immédiatement le reconnaître à la mairie du xie arrondissement», écrit Ari. Il lui a donné son nom, celui du gosse adoptif, Boulogne, il n'avait pas le choix. Mais Ari ne désespère pas de faire aboutir ses démarches, lui qui voudrait retrouver le patronyme de sa naissance, sa part allemande, sa part maternelle, le camp qu'il s'est choisi. Il voudrait s'appeler Päffgen. Effacer ce que les avocats d'Alain Delon appelèrent «les coïncidences morphologiques». En attendant, Ari, c'est tout ce qu'il revendique. Nico a choisi ce prénom parce que c'était celui de Paul Newman dans Exodus. «Dans l'esprit de ma mère, ce nom devait avoir le pouvoir d'effacer le péché de l'Allemagne.» Le prédestinait-il à l'errance?

    Dehors, l'underground est remonté en surface, exposé dans les palais chic et officiels de l'art moderne. Plus au nord de la capitale, sa mascotte, Ari, est fauchée, vend de temps en temps à des particuliers quelques-unes de ses anciennes photos qu'il retouche à l'encre de chine. Dans son discman, il écoute les chansons de sa mère, unique mélodie de sa vie.

      

    Photo ROBERTO FRANKENBERG

    Ari BOULOGNE en 6 dates

    Août 1962: Naissance à Neuilly-sur-Seine d'Ari Päffgen.

    1977: Adoption par Paul Boulogne, le beau-père d'Alain Delon, il devient Ari Boulogne.

    1988: Mort de sa mère, Nico.

    1995: Mort de sa grand-mère, Edith Boulogne, mère d'Alain Delon.

    1999: Naissance de son fils, Charles.

    2001: Sortie de son livre, «L'amour n'oublie jamais», chez Pauvert.

      

      

      

     

    Le secret de famille est levé. Ari Boulogne a été élevé par la mère d'Alain Delon. L'acteur n'a jamais voulu le reconnaître.

     

    Un père, et manque. Quelle infortune... Ari est né de mère célèbre, la chanteuse Nico, et de père inconnu. Mais ce père inconnu qui ne l'a pas reconnu est très connu: ce serait Alain Delon. Alain, de loin: « A Berlin, un chauffeur de taxi m'a demandé si j'étais son fils, j'ai répondu oui ».

    Comme Aurore Drossard ressemblait terriblement à Montand, Ari Boulogne est le portrait d'Alain Delon. On l'a vu, mardi soir, sur le divan télévisé de Mireille Dumas. Ari a les yeux bleus. Même regard que l'acteur. Le sourire? Ravageur chez Delon, ravagé chez Ari. Passé chargé. Très chargé. Drogue, squats, désespoir, dépression. A 38 ans, Ari Boulogne est photographe, et jeune père de famille. Il n'a pas d'argent, pas trop de boulot. Riche de ses seuls malheurs.

    Coïncidence? La confession d'Ari arrive au moment où Alain Delon fait la une des magazines télévisés.

    La star Delon tourne actuellement pour TF1 une série inspirée de l'oeuvre de Jean-Claude Izzo.

    Delon interprète le rôle d'un flic marseillais. Ari lui dispute la vedette en révélant sur France 2 le secret de famille (1).

    Ce secret avait déjà été éventé par Bernard Violet, dans sa biographie (2) non autorisée d'Alain Delon. Ari a été élevé par la mère d'Alain Delon. Edith Delon-Boulogne était sa grand-mère. Donc, Alain Delon devait être son père. Sauf que l'acteur a toujours rejeté ce rejeton: « Sa ressemblance avec moi doit être une coïncidence ». Coïncidence, encore.

      
      
    Nico et Delon à Las Vegas

    L'histoire d'Ari est un véritable « puzzle », et lui-même, d'ailleurs, présente dans son livre son destin éclaté, en mille morceaux... Déchiré entre plusieurs familles. Perdu entre plusieurs générations. En quête d'amour, d'identité.

    Il y a l'état civil. Le 11 août 1962, à la clinique du Belvédère de Neuilly, naît Christian Aaron Päffgen. La maman est le célèbre mannequin Christa Päffgen, Nico, 24 ans. L'entourage de la vedette lui cherche un père. Nico tente de contacter Alain Delon, avec qui elle a eu une brève aventure, neuf mois plus tôt, à New York. Delon ne répond pas.

    Les magazines s'entichent de ce bébé. C'est par la presse qu'Edith Delon-Boulogne apprend la nouvelle. Voici ce que la grand-mère sait de la romance entre son acteur de fils et la chanteuse Nico: « Après leur rencontre à Iscia, sur le tournage du film ''Plein soleil'', Alain et Nico se sont retrouvés aux Etats-Unis, à Las Vegas, où travaillait Nico. Peu avant son départ aux USA, Alain avait confié... qu'il avait son casse- croûte qui l'attendait là-bas. Le casse-croûte, c'était Nico ». La chanteuse était amoureuse de Delon. Mais la réciproque, sans doute, n'était pas vraie.

    La mère d'Alain Delon le disait: « j'ai toujours senti qu'Ari était mon petit-fils »

    Le bébé est recueilli par la mère allemande de Nico. Cette femme vit à Ibiza. Elle tombe malade. Nico, entre deux tournées, vient prendre Ari dans ses bras. Puis contacte la famille d'Alain Delon. Edith Boulogne décide d'élever l'enfant: « Par instinct, j'ai toujours senti qu'Ari était mon petit-fils ».

    Ari Päffgen grandit dans le magasin de cadeaux de sa grand-mère, à Bourg-la-Reine. Son grand-père, Paul Boulogne, l'amène à la pêche. Pendant l'année scolaire, Ari mène une existence rangée de petit écolier. Pour les vacances, il rejoint sa mère dans les tournées qu'elle donne à New York, Ibiza, Berlin. Ari saute sur les genoux d'Andy Warhol. La très belle Nico est la superstar de Warhol. L'égérie du Velvet Underground. Jeune femme fragile, toujours en manque d'héroïne.

    Le petit Ari est fou d'amour pour sa mère. Qu'il veut sans cesse rejoindre. Mais Edith Boulogne veille « à son éducation ». Lorsqu'éclate l'affaire Markovic (le garde du corps d'Alain Delon assassiné), Edith Boulogne met le petit Ari en pension. « Pour le protéger des photographes. »

    Pendant neuf ans, il ne verra sa mère qu'une seule fois. A l'âge de 16 ans, Ari arrête l'école, et devient apprenti cuisinier. L'apprentissage est de courte durée. Edith Boulogne décide alors de faire adopter Ari par son mari. Elle aurait pu l'adopter elle-même, mais alors Ari serait devenu le frère d'Alain Delon, son supposé père... Ari Päffgen devient Ari Boulogne. « A partir du moment où je vins à changer de nom, tout bascula ». Ari sent que ses grands-parents veulent l'éloigner de sa mère, qu'ils détestent.

    Ari part rejoindre Nico. Il va partager sa vie de bohémienne. « Nous formions un couple féerique et palpitant. » La fée, c'est l'héroïne. Ari se shoote avec sa mère, l'accompagne partout, de suites en fuites. La mère et le fils dérivent...

    A Paris, dans une boîte de nuit, Ari croise Gainsbourg. D'un regard, Gainsbarre comprend. Il invite Ari à rencontrer Antony Delon, le fils légitime. « Mentalement, Antony ne semblait pas moins largué que moi, mais sa version du film filial était celle d'un gosse de riche. »

    Delon: « Tu ne seras jamais mon fils »

    Et Delon? Ari finit par le croiser. Lors de l'enterrement de Paul Boulogne. Delon tape sur l'épaule d'Ari: « T'es mon pote, toi, t'es mon pote. Mais je vais te dire un truc: tu n'as pas mes yeux, tu n'as pas mes cheveux. Tu n'es pas mon fils, tu ne seras jamais mon fils. Je n'ai couché avec ta mère qu'une seule fois ».

    Drogue, squats. A New York, Ari dort sur les trottoirs. Un noir le traite de nègre. La déchéance. Tentative de suicide, coma. Nico accourt à son chevet: « A partir de ce moment là, ma mère me protégea, comme une vraie maman ». Ari survit.

    Sa mère aussi. Pour Ari, Nico arrête de se droguer. Mais la chanteuse est arrivée au bout du rouleau. Elle meurt en 1988, à Ibiza. Ari replonge dans la drogue, le désespoir, la dépression. On l'enferme. Il s'échappe. On le reprend. Un psychanalyste lui dit: « Ta famille est une usine à fous ».

      

      

    Alain Delon et Ari Boulogne

      

    Puis Ari rencontre Véronique. Elle lui donne un fils, Charles, né le 9 mars 1999. Ari va reconnaître cet enfant à la mairie de Paris. Cette naissance est une renaissance pour lui. Au nom du fils, Ari entreprend d'écrire son histoire.

    Ari vient de s'adresser au tribunal pour retrouver son identité. Il veut s'appeler Päffgen. Va-t-il demander un test de paternité? Non. D'Alain Delon, Ari affirme qu'il n'attend rien: « Le livre ne lui est pas adressé ».

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    (1) « L'amour n'oublie jamais », d'Ari. Editions Pauvert. Paraît aussi chez le même éditeur un livre sur Nico, « Cible mouvante ».

    (2) La biographie d'Alain Delon, de Bernard Violet. Chez Flammarion.

    Sabine BERNEDE

      

    SOURCES /

     
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