• Le Pas d'armes du roi Jean

      

    Le Pas d'armes du roi Jean

     

    "Plus de six cents lances y furent brisées ; on se battit à pied et à cheval, à la barrière, à coups d'épée et de pique, où partout les tenants et les assaillants ne firent rien qui ne répondît à la haute estime qu'ils s'étaient déjà acquise ; ce qui fit éclater ces tournois doublement. Enfin, au dernier, un gentilhomme nommé de Fontaines, beau-frère de Chandiou, grand prévôt des maréchaux, fut blessé à mort ; et au second encore, Saint-Aubin, autre gentilhomme, fut tué d'un coup de lance."

    ANCIENNE CHRONIQUE.


     


    Ça, qu'on selle,
    Écuyer,
    Mon fidèle
    Destrier.
    Mon cœur ploie
    Sous la joie,
    Quand je broie
    L'étrier.





    Par saint-Gille,
    Viens-nous-en,
    Mon agile
    Alezan;
    Viens, écoute,
    Par la route,
    Voir la joute
    Du roi Jean.




    Camille Saint-Saëns - Le pas d'arme du Roi Jean - Didier Henry, baryton
    Mis en ligne par operazaile





    Qu'un gros carme
    Chartrier
    Ait pour arme
    L'encrier;
    Qu'une fille,
    Sous la grille,
    S'égosille
    A prier;





    Nous qui sommes,
    De par Dieu,
    Gentilshommes
    De haut lieu,
    Il faut faire
    Bruit sur terre,
    Et la guerre
    N'est qu'un jeu.



     
    Arnold Böcklin - Der Abenteurer, 1882
    Source : Wikimedia Commons


    Ma vieille âme
    Enrageait;
    Car ma lame,
    Que rongeait
    Cette rouille
    Qui la souille,
    En quenouille
    Se changeait.


    Jean Fouquet - Grandes chroniques de France
    Dagobert Ier réfugié à Saint-Denis, détail
     
     
    Cette ville,
    Aux longs cris,
    Qui profile
    Son front gris,
    Des toits frêles,
    Cent tourelles,
    Clochers grêles,
    C'est Paris !


    Jean Fouquet - Grandes chroniques de France
    Entrée de l'empereur Charles IV à Saint-Denis
     
     
    Quelle foule,
    Par mon sceau !
    Qui s'écoule
    En ruisseau,
    Et se rue,
    Incongrue,
    Par la rue
    Saint-Marceau.


    Jean Fouquet - Heures d'Etienne Chevalier
    La descente du Saint-Esprit


    Notre-Dame !
    Que c'est beau !
    Sur mon âme
    De corbeau,
    Voudrais être
    Clerc ou prêtre
    Pour y mettre
    Mon tombeau !


    Bible d'Olomouc
     
     
    Les quadrilles,
    Les chansons
    Mêlent filles
    Aux garçons.
    Quelles fêtes !
    Que de têtes
    Sur les faites
    Des maisons !




    Un maroufle,
    Mis à neuf,
    Joue et souffle
    Comme un bœuf
    Une marche
    De Luzarche
    Sur chaque arche
    Du Pont-Neuf.


     Les frères Limbourg - Les très riches heures du duc de Berry
     
     
    Le vieux Louvre ! –
    Large et lourd,
    Il ne s'ouvre
    Qu'au grand jour,
    Emprisonne
    La couronne,
    Et bourdonne
    Dans sa tour.




     
    Les frères Limbourg - les très riches heures du duc de Berry
    Mai


    Los aux dames !
    Au roi Los !
    Vois les flammes
    Du champ clos,
    Où la foule
    Qui s'écroule,
    Hurle et roule
    A grands flots.



    Edmund Blair Leighton - God Speed !
     
     
    Sans attendre,
    Çà, piquons !
    L'œil bien tendre,
    Attaquons
    De nos selles
    Les donzelles,
    Roses, belles
    Aux balcons.

     

     
    Le coeur d'amour épris, 26 :
     Le combat de Courroux et de Coeur, sous les yeux de Désir

     
    Saulx-Tavane
    Le ribaud
    Se pavane,
    Et Chabot
    Qui ferraille,
    Bossu, raille
    Mons Fontraille
    Le pied-bot.


    John Everett Millais - Lorenzo and Isabella
     
     
    Là-bas, Serge
    Qui fit vœu
    D'aller vierge
    Au saint lieu ;
    Là, Lothaire,
    Duc sans terre ;
    Sauveterre,
    Diable et dieu.


    Edward Burne-Jones - King Cophetua and the beggar maid
     
     
    Le vidame
    De Conflans
    Suit sa dame
    A pas lents,
    Et plus d'une
    S'importune
    De la brune
    Aux bras blancs.


     
     
    Là-haut brille,
    Sur ce mur,
    Yseult, fille
    Au front pur ;
    Là-bas, seules,
    Force aïeules
    Portant gueules
    Sur azur.


     
     Edmund Blair Leighton - Alain Chartier
     
     
    Dans la lice,
    Vois encor
    Berthe, Alice,
    Léonor,
    Dame Irène,
    Ta marraine,
    Et la reine
    Toute en or.


    Edward Burne-Jones - Laus Veneris
     
     
    Dame Irène
    Parle ainsi :
    "Quoi ! la reine
    Triste ici !"
    Son altesse
    Dit : "Comtesse,
    J'ai tristesse
    Et souci."




    Emmanuel Chabrier - Le pas d'armes du Roi Jean
    Stephen Varcoe (baryton), Graham Johnson (piano)
    Mis en ligne par musicanth
     
     
     
     


    On commence.
    Le beffroi !
    Coups de lance,
    Cris d'effroi !
    On se forge,
    On s'égorge
    Par saint-George !
    Par le roi !



     

     
    La cohue,
    Flot de fer,
    Frappe, hue,
    Remplit l'air,
    Et, profonde,
    Tourne et gronde,
    Comme une onde
    Sur la mer.




    Dans la plaine
    Un éclair
    Se promène
    Vaste et clair ;
    Quels mélanges !
    Sang et franges !
    Plaisirs d'anges !
    Bruit d'enfer !



     

    Sus, ma bête
    De façon
    Que je fête
    Ce grison !
    Je te baille
    Pour ripaille
    Plus de paille,
    Plus de son,




    Qu'un gros frère,
    Gai, friand,
    Ne peut faire,
    Mendiant
    Par les places
    Où tu passes,
    De grimaces
    En priant !



     
    Dans l'orage,
    Lys courbé,
    Un beau page
    Est tombé.
    Il se pâme,
    Il rend l'âme ;
    Il réclame
    Un abbé.




    La fanfare
    Aux sons d'or,
    Qui t'effare,
    Sonne encor
    Pour sa chute ;
    Triste lutte
    De la flûte
    Et du cor !




    Moines, vierges,
    Porteront
    De grands cierges
    Sur son front ;
    Et, dans l'ombre
    Du lieu sombre,
    Deux yeux d'ombre
    Pleureront.




     
    Car madame
    Isabeau
    Suit son âme
    Au tombeau.
    Que d'alarme !
    Que de larmes !...
    Un pas d'armes,
    C'est très beau !


    Antoon Van Dyck - Cavalier
     
     
    Ça, mon frère,
    Viens, rentrons
    Dans notre aire
    De barons.
    Va plus vite,
    Car au gîte
    Qui t'invite,
    Trouverons,




    Toi, l'avoine
    Du matin,
    Moi, le moine
    Augustin,
    Ce saint homme
    Suivant Rome,
    Qui m'assomme
    De latin,
     
     
     
     
    Et rédige
    En romain
    Tout prodige
    De ma main,
    Qu'à ma charge
    Il émarge
    Sur un large
    Parchemin.
     



     
     
     
    Un vrai sire
    Châtelain
    Laisse écrire
    Le vilain ;
    Sa main digne,
    Quand il signe,
    Egratigne
    Le vélin.
     
     
     
    Victor Hugo - Odes et Ballades, ballade douzième 
    et les artistes cités, sans compter les anonymes enlumineurs de la Queste del Saint Graal et de Tristan de Léonois
     
     
     

    J'avais entre dix et quinze ans, j'allais siffler là-haut sur la colline dans le collège-lycée-château-catho fondé par la pieuse Madame de Cintré en 1898. De Viris, Enéide, théorèmes, confession obligatoire, messe obligatoire, communion obligatoire, le Lagarde et Michard comme première concession à la modernité et l'odeur persistante de la morue du Vendredi. C'était comme le cœur du Vieux Pays, avec ses puanteurs et ses charmes. Car cela avait aussi son charme, une chaleur de famille pieuse, attentive, envahissante et névrosée.

    Mais on lorgnait avec envie le lycée public - mixte, lui - tout neuf dans sa forêt. Une fois, un interne avait craqué, profanant une hostie consacrée - exclusion sans rémission, après enfermement dans la tourelle - en attendant que ses parents viennent le chercher, mes enfants, priez pour lui. Frémissements d'horreur, secrète fascination.

    (Mais c'était dans des murs sous lesquels La Hire et Dunois taillèrent en pièces les Anglais de Warwick - maigres restes du château des Courtenay, qui furent un temps empereurs de Constantinople.)
     
    C'est là que je rencontrai pour la première fois le Pas d'Armes, dans le coin de tour où se carrait notre classe de troisième (ou de seconde, je ne sais plus). Il fallait apprendre cent vers par cœur, et j'avais cherché les plus courts possibles : Hugo Victor, Odes et Ballades, Ballade douzième. Mauvais calcul, ce trisyllabe isomètre (tagada, c'est le pas du cheval) quand il vous tient, ne vous lâche pas.

    Dans un passage de La Prisonnière, le narrateur de Proust évoque les nœuds de coïncidences organisées, intrigues mondaines, fêtes étranges et thés dansants qui concourent à la révélation d'un chef-d'œuvre inconnu comme le Septuor de Vinteuil. Puis, un peu plus loin, dans une discussion avec Brichot, il parle de la couleur des souvenirs qu'il n'y a que nous qui voyons dans ces précipités "maisons détruites, gens d’autrefois, compotiers de fruits des soupers que nous nous rappelons" - bref ce qui est la matière même de la Recherche.  
     
    Mais juste avant, et tout de suite après avoir éprouvé sa petite épiphanie du Septuor, il cite la Ballade douzième, pas trop en bien : "si, en mourant, (Vinteuil) n’avait laissé – en exceptant certaines parties de la sonate – que ce qu’il avait pu terminer, ce qu’on eût connu de lui eût été, auprès de sa grandeur véritable, aussi peu de chose que pour Victor Hugo, par exemple, s’il était mort après le Pas d’Armes du roi Jean, la Fiancée du Timbalier et Sarah la baigneuse, sans avoir rien écrit de la Légende des siècles et des Contemplations : ce qui est pour nous son œuvre véritable fût resté purement virtuel, aussi inconnu que ces univers jusqu’auxquels notre perception n’atteint pas, dont nous n’aurons jamais une idée."

    Maisons détruites, gens d’autrefois, compotiers de fruits des soupers que nous nous rappelons : la dernière fois que j'ai visité le château, il était devenu lycée professionnel hôtelier. La cuisine-école était installée dans l'ancienne chapelle. Λάβετε φάγετε, accipite et manducate, prenez et mangez, take, eat.

    (Remangez, en fait : ceci est un re-post légèrement modifié d'un message vieux d'il y a quatre ans et disparu depuis...)
      
    « L'Histoire du quartier Latin, Paris"L'homme dans le nid d'oiseau"... »
    Delicious Yahoo!

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires

    Vous devez être connecté pour commenter